Photographie et reportages par Valerian Mazataud photographe et journaliste/Photography and reportages by Valerian Mazataud photographer and journalist in Montreal, Quebec, Canada
© Valerian Mazataud – septembre 2013
Par Valerian Mazataud, Photojournaliste, Montreal
samedi 9 février 2008, par
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Sabai dee !
Il semble qu’il y ait deux Laos. Celui d’en bas, de plus en plus influencé par les lumières de l’Oncle Siam (Thaïlande), et celui du haut, avec ses villages perchés à flanc de montagne, domaine des ethnies Hmong, Akkhas, ou Phounoy, peuples fiers de leurs racines et de leurs modes de vie ancestraux.
Située à quelques km de la frontière, Vientiane, la capitale a des allures de gros village, à la Nouakchott, avec le charme colonial de Pondichéry et un trafic en pleine croissance à l’instar de Phnom Penh. Pour une fois, la transition n’est pas si brutale, nous ne sommes pas encore au coeur du pays, de plus, la langue reste identique ou presque au Thaï. Il nous faut simplement nous habituer à une nouvelle monnaie. Après le Dong, le Riel, le Baht, voici le Kip. Nous utilisons le prix de notre soupe de nouilles quotidienne comme unité de référence. Par exemple, "Comment ça, un kg de mangoustans pour deux soupes de nouilles, mais c’est trop cher !".
Par hasard, nous sommes arrivés dans les rues de la capitale, lors d’une course cycliste amateur organisée par le Centre Culturel Français pour célebrer les 100 ans du Tour de France. Cela nous a valu d’exhiber nos vélos poids lourd parmi les coureurs dopés aux amphétamines. Bien sûr, nobles pédaleurs solitaires, nous avons préféré nous retirer avant la fin pour ne pas rafler les premières places. Nous sommes comme ça, nous laissons les honneurs aux autres, en toute modestie.
D’ailleurs, le bus pour Luang Prabang nous attendait déjà. Nous chargeons nos vélos sur le toit et entassons nos bagages a l’arrière, et nous voila parti pour 10 heures de trajet en lacets sur une des plus belles routes de montagne que nous ayons vue. Belle mais dangereuse, ce décor de rêve est le théâtre d’une guérilla sanglante qui oppose quelques groupuscules rebelles Hmong (formés par la CIA dans les années 70), à la somnolente armée Laotienne. Intrigues politiques ou guerre de l’opium, on ne sait plus très bien, mais en avril dernier, deux cyclistes suisses y ont laissé leur peau, et cela nous a un peu refroidi.
Chaque matin, à l’aube, Luang Prabang s’éveille au silencieux défilé des bonzes qui demandent l’aumône. Ils sont plus d’une centaine, venant des quelques trente temples de la ville à tendre leurs gamelles, dans lesquelles les femmes agenouillées sur le trottoir, déposent une grosse boulette de riz gluant. De nouveau en selle, nous prenons de la hauteur au milieu d’un océan de verdure, quittant progressivement les sages rizières de la plaine. Aussi loin que le regard porte, tout n’est que ballons, collines, mamelons, cônes, étouffés de jungle. Dressés au dessus de la houle verdoyante, des pics rocheux aux formes tourmentées, semblent prêts à déchirer le ciel, paysage d’aiguilles, de cirques de pierre, mâchoires minérales, ou murailles auxquelles s’accrochent des nuages vaporeux. Au fur et à mesure de notre progression, nous traversons des villages de plus en plus isolés. Nous sommes frappés par l’authenticité des villages Hmongs, mais aussi par leur pauvreté. Perchées sur leurs longues jambes, les cabanes de bambou tressé, sont dressées à flanc de montagne. On stocke le bois sous les maisons et le riz dans de petits greniers de l’autre coté de la route. Sous nos roues, détalent poules, pintades, sangliers domestiques et leurs petits à la queue leu-leu. Dans leurs costumes noirs, couteaux à la ceinture et fusil à l’épaule, les chasseurs exhibent leurs prises du jour : écureuils, oiseaux, chauve-souris, hérissons. Ce n’est pas tous les jours qu’on ramène un ours. Les femmes, avec leurs chignons pointus, discutent en remontant leurs grosses hottes, de bois ou de champignons, sanglées sur le front. Lance-pierre à la main, des petits garçons aux cheveux de jais se raclent profondément la gorge et crachouillent comme leurs aînés.
Scénario immuable , un petit gamin près de la route nous repère et prévient les autres "Oh, Falang, Falang" (l’étranger), immédiatement suivi d’une ribambelle de fillettes aux grands yeux noirs agitant les mains en criant "Bye bye, Sabai dee, Okay". Chaque village nous réserve la même haie d’honneur, encore mieux que l’ascension du Tourmalet.
Pourtant, malgré tous leurs sourires, les Lao ne nous ouvrent pas facilement leurs portes, souvent, on a même l’impression qu’ils ont peur de nous. De surcroît, comme les gens des montagnes sont plutôt animistes que bouddhistes, nous n’avons même pas de petit Wat pour nous réfugier. Heureusement, la fraîcheur des nuits à la montagne nous permet de redécouvrir le camping sauvage ce qui vaut à Seb de récolter une énorme sangsue, tranquillement occupée à lui pomper la cheville gauche !
Faire le clown reste notre meilleure façon de communiquer, et ça marche ! Un soir, nous rentrons dans un village reculé, très vite les curieux nous entourent, mais quand même de loin. Pourtant, jamais nous n’aurons rencontré un public tordu de rire à ce point par notre spectacle. Le soir, à la lueur d’une lampe nous dessinons le portrait de nos hôtes qu’ils gardent précieusement. C’est au Laos que nous rencontrons les meilleurs spectateurs du monde, aux zygomatiques inépuisables. Parmi nos souvenirs les plus marquants, nous n’oublierons pas ce spectacle dans un village Hmong, extrêmement pauvre, au sommet d’un col, sous la pluie, avec la vallée faisant écho aux cris et aux rires.
Dans un village perdu de Thailande, nous rentrons dans une minuscule école. Uniformes et cheveux courts sont de rigueur pour tout le monde, même pour les instits, que nous prenons d’abord pour des militaires. Pas si étonnant dans un pays où l’hymne national retentit tous les jours à 6 et 18 h. Il faut alors se mettre au garde à vous, mais nous sommes un peu lents à la détente. Cela dit notre spectacle est une réussite dans la bonne humeur générale, et nous repartons avec un plein sac de "Jack Fruit" (énorme fruit épineux à l’odeur de pieds moisis) et de "Ramboutans" (famille des Leechees). Deux jours plus tard, nous nous retrouvons dans une école beaucoup plus importante où nous pulvérisons notre record avec près de 400 spectateurs en liesse !
Lentement mais sûrement, nous remontons vers le nord, jonglant avec les imprécisions d’une carte plus qu’aléatoire qui nous mène souvent à la recherche de routes qui n’existent pas. Val reprend son existence de Shadock, et chaque jour il lui faut pomper. Rustines qui ne collent pas, surtout sous la pluie, chambres à air trop grandes, pneu neuf déchiré en moins de 10 jours, et le voilà obligé de pousser son vélo comme un vulgaire piéton. Ses chaussures ne s’en remettront pas avec deux larges fentes de chaque coté.
Petit à petit, se profile devant nous l’ombre d’un géant. Le céleste empire nous ouvre ses portes. Nous avons du mal à y croire, bientôt nous foulerons le sol de la Chine...
Lak on
Val et Seb