Photographie et reportages par Valerian Mazataud photographe et journaliste/Photography and reportages by Valerian Mazataud photographer and journalist in Montreal, Quebec, Canada
© Valerian Mazataud – septembre 2013
Par Valerian Mazataud, Photojournaliste, Montreal
mercredi 26 janvier 2011, par
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L’Église en pénurie de main-d’œuvre
Le Québec fait face à un cruel manque de main-d’œuvre... ecclésiastique. Les diocèses recrutent donc à l’étranger, du Congo à l’Inde, en passant par la Colombie ou les Philippines. De quoi secouer la poussière des églises.
Automne 2010, le prêtre d’un petit village de Montérégie est à bout. Diagnostic : burnout et dépression. Après 20 ans de loyaux services, le père Luc est épuisé. Pour le remplacer, le diocèse dont relève la paroisse n’a pas recruté un successeur originaire du village voisin, ni même de Gaspésie, mais de la République démocratique du Congo.
L’intéressé ne souhaite pas être identifié par son vrai nom, car son ordre monastique lui interdit toute promotion. Nous l’appellerons père Jean. Entré au monastère de Kinshasa à 19 ans, il a sillonné l’Europe durant ses études avant de s’établir au Canada en 2002, à la demande d’un évêque. Après avoir officié en Alberta, il est entré au service de l’oratoire Saint-Joseph, à Montréal, et au bout d’un an et demi, a émis le souhait d’intégrer une paroisse rurale. C’est ainsi qu’il a pris la relève du père Luc.
D’abord surpris, les paroissiens se sont vite adaptés à la teinte de peau de leur nouveau curé. « La couleur, on l’a vite oubliée. Le père s’est fait aimer dès les premiers jours », témoigne Pierre Perrier, un paroissien de 73 ans. « Ceux qui n’ont pas apprécié le changement ne fréquentent plus l’église », dit Francine Thibault, une bénévole pastorale de 65 ans.
Les Québécois qui vont encore à la messe devront s’habituer à côtoyer des curés aux couleurs et aux accents issus d’autres terroirs. Car le port de la soutane se fait de plus en plus rare chez nous : la prêtrise a vu son effectif passer de 8 000 en 1960 à 5 000 en 2010. « On réduit [le nombre de] paroisses et on les agglomère pour contrer le manque de prêtres », explique Martine Desmeules, agente de communication à l’évêché de Nicolet. Et comme dans d’autres domaines, on pourvoit les postes vacants en recrutant hors du pays. Ainsi, la province compte près d’une trentaine de prêtres venus de l’étranger, soit presque un par diocèse.
De 24 à -30 degrés //
Le diocèse de Joliette a commencé à recruter en Colombie en 2003, à l’initiative d’un missionnaire québécois, l’abbé Sauvageau, responsable des vocations. Il a développé une « véritable expertise » du recrutement outre-mer, ayant depuis accueilli quatre prêtres et deux séminaristes en attente d’ordination, dont le Colombien Gilberto Rojas. Ce dernier s’est installé définitivement en 2008 à la suite d’une période d’essai de deux mois en hiver.
« Je suis venu avec sept autres prêtres. Nous sommes passés d’une température de 24 à -30 degrés ! Je suis le seul à être revenu au Québec après être retourné dans mon pays pour y obtenir mon visa de travail », dit-il. Après avoir intégré le Grand Séminaire de Montréal, il entame aujourd’hui sa deuxième année de stage à la paroisse Marie-Reine-du-Monde/Saint-Patrick, à Rawdon, dans Lanaudière.
Former un prêtre étranger coûte cher à un diocèse, environ 30 000 $, mais à Joliette, on estime que la formation garantit une meilleure intégration à long terme, de même qu’un bon apprentissage du français.
De leur côté, les nouveaux arrivants saluent le multiculturalisme et l’esprit d’ouverture de la province. Les paroissiens acceptent généralement qu’ils dépoussièrent l’horaire des dimanches matin, que ce soit par des homélies plus longues et plus lyriques, des sermons prononcés au milieu de l’auditoire plutôt que depuis l’estrade ou le remplacement de l’orgue par une guitare. Bien évidemment, il n’est pas encore question de boule disco dans le chœur ni de messe salsa, comme c’est parfois le cas en Colombie, dit Gilberto Rojas. Mais à propos de la joie de vivre du père Jean, un fidèle confie : « Les gens ressortent heureux même d’un enterrement ! »
À 57 ans, le père Nicolas Sengson est un missionnaire d’expérience. Ce prêtre venu des Philippines a été ordonné au Chili, avant de faire des études liturgiques à Rome et une maîtrise en musique à Washington D.C. Après un doctorat en théologie à Paris, où il apprend le français, il arrive au Québec en 2007 : « Ma congrégation m’a envoyé ici à la demande de l’évêque de Saint-Hyacinthe qui était à la recherche d’un prêtre hispanophone. »
À McMasterville, le père Nicolas organise chaque semaine une messe en espagnol à l’intention des ouvriers saisonniers et des réfugiés d’Amérique latine. Huguette Lavallée, une paroissienne de la ville voisine, est venue par curiosité, alors qu’elle ne parle pas un traître mot d’espagnol. « C’est une ambiance chaleureuse et familiale », témoigne-t-elle, après avoir communié en cercle avec une famille de Colombie et trois ouvriers du Guatemala.
Pour contrer le froid et la distance qui le séparent de ses fidèles éparpillés dans la région, le père Nicolas s’est aussi tourné vers les nouvelles technologies : « On prie ensemble au moyen du logiciel de téléphonie Skype durant l’hiver, et je suis les statuts Facebook de mes paroissiens. » Bien qu’il participe à de nombreuses activités communautaires, ses interventions doivent toutefois se limiter au domaine ecclésiastique, même s’il pourrait aussi exercer comme enseignant. Ainsi le stipule son permis de travail. Côté visa, pas de miracle //
C’est que « ministre du culte » est une profession dûment codifiée par les autorités canadiennes. Le titre permet d’ailleurs d’entrer au pays comme travailleur qualifié, ce qui facilite les démarches d’embauche des diocèses (qui n’ont pas à diffuser d’offres d’emploi au Canada avant de faire appel à des candidats étrangers). En revanche, les ministres du culte, qu’ils soient curés, imams ou rabbins, ne possèdent pas de formation figurant sur la liste des domaines privilégiés émise par Immigration Québec. Leurs demandes de permis de travail ne font donc pas l’objet d’un traitement accéléré.
Ainsi, Gilberto Rojas a attendu cinq mois avant d’obtenir son visa. Le jeune séminariste déplore par ailleurs que le gouvernement ne reconnaisse pas le mariage avec l’Église, comme il reconnaîtrait le mariage avec un citoyen canadien. L’évêque de Joliette a donc dû fournir les garanties financières pour lui permettre d’obtenir un premier visa de six mois, qui a ensuite été prolongé pour deux ans et qui est renouvelable. Une Église globale //
Les prêtres immigrés doivent aussi composer avec une certaine opposition de la part de quelques citoyens. Sur le site Internet de Culture et Foi, un réseau international francophone qui souhaite poser un regard critique sur l’action de l’Église, le diacre Robert Hotte, à Trois-Rivières, s’oppose à ce qu’ils s’installent ici en permanence. « C’est une solution de facilité à la pénurie [… plutôt qu’un] coup de barre salutaire et innovateur », écrit-il. Entre autres solutions de rechange, il propose de songer à l’ordination d’hommes mariés et évoque l’accès des femmes à la prêtrise.
Les nouveaux venus, quant à eux, conçoivent leur statut différemment. Ils ne se voient pas comme de simples travailleurs immigrés, mais comme les membres d’une église universelle et mondialisée. Pour Gilberto Rojas, l’Église est comme un pendule. « Avant, les missionnaires blancs venaient nous évangéliser chez nous. Aujourd’hui, c’est le contraire ! »
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