mardi 17 novembre 2009, par
Toutes les versions de cet article :
The Concordian : http://www.theconcordian.com/evicti...
La Grande Epoque : http://www.lagrandeepoque.com/LGE/I...
L’expulsion de familles palestiniennes dans le quartier Sheikh Jarrah relance le débat sur le statut de Jérusalem Est.
Rue Otman Ibn Al Affan, dans le quartier Sheikh Jarrah de Jérusalem. La nuit est calme, seul un petit vent agite les feuilles des arbres. Mustafa et Abdallah sont déjà au lit. Autour de la table, Manar, 20 ans et son oncle, Fouad discutent en regardant la télévision d’un air distrait. Un peu à l’écart, Mayssoun et Jumlat s’entretiennent avec une voisine. La soirée est déjà bien entamée chez les Ghawe. Tout serait parfait si la famille ne logeait pas, depuis les trois derniers mois, dans une tente, plantée sur le trottoir, face à leur maison, d’où ils ont été expulsés après cinquante ans de résidence.
Dans leur ancienne demeure, vit aujourd’hui une famille de juifs orthodoxes. Difficile d’en savoir plus, tant les nouveaux habitants, ou les groupes qui les représentent, ne souhaitent pas faire de publicité. Depuis le 2 août, et l’expulsion matinale des Ghawe, les 10 mètres qui séparent les deux familles sont devenus le prisme des tensions religieuses qui agitent Jérusalem.
Les nouveaux venus vivent sous une constante protection armée, dans la peur, la méfiance et l’isolement, le tout, sous une intense pression médiatique. Les Ghawe, entourés de leurs voisins arabes bénéficient quand à eux de la présence permanente d’activistes internationaux et sont l’objet de visites de journalistes, de curieux, ou de diplomates, en provenance des nombreux consulats du quartier. Assez régulièrement, des groupes de plusieurs dizaines de juifs orthodoxes se retrouvent pour prier frénétiquement face à la maison. Les habitants arabes du quartier entament alors un concert de casseroles et de klaxons pour les chasser, et la police ne tarde pas à arriver en force.
Le 28 octobre au matin, plusieurs douzaines de policiers et militaires en armes ont entrepris de démonter la tente des Ghawe et d’en emporter les restes dans un camion. « J’étais en train de couper des tomates, et j’ai à peine eu le temps de sauver quelques meubles. En moins d’une demi heure, il n’y avait plus rien. » témoigne Mayssoun El Ghawe. Reconstruite dans l’heure qui suit, la tente a de nouveau été détruite peu après, sous les yeux de dizaines de témoins, activistes, journalistes, sympathisants ou diplomates internationaux et israéliens. La famille Ghawe vit toujours sur le trottoir depuis.
Comme c’est souvent le cas à Jérusalem, il faut remonter loin pour tenter de démêler l’histoire.
Il y a plus de deux millénaires, aurait vécu Simon le juste, Grand prêtre juif, devant lequel Alexandre le Grand se serait agenouillé. C’est au 16ème siècle que l’on aurait retrouvé la tombe du grand prêtre dans le quartier de Sheikh Jarrah. Quelques trois siècles plus tard, plusieurs groupes juifs ont fait l’acquisition des terrains entourant la tombe.
S’en suit alors une confusion sémantique, historique et juridique pour déterminer si avant 1948 le quartier était majoritairement juif ou arabe. Sur le site internet de la Congregation Beth El–Keser Israel, du Connecticut, le rabbin américain Jon-Jay Tilsen souligne cependant un intéressant point sur les transactions de terrains durant le règne Ottoman sur la Palestine. Ce dernier explique que, bien souvent, les petits propriétaires illettrés, confiaient la gestion de leurs affaires à de plus gros entrepreneurs, avec qui les juifs faisaient affaire, sans forcement consulter les petits fermiers. Selon le rabbin Tilsen, ces transactions hâtives seraient la source de nombreux conflits actuels en terre sainte.
En 1948, à l’issu de la guerre israélo-arabe, Jerusalem Est revient à la Jordanie, et les habitants juifs en sont chassés. Réfugiés de Jaffa (en dessous de l’actuel Tel Aviv), les Ghawe, ainsi que 27 autres familles arabes, bénéficient en 1956 d’un programme spécial du gouvernement jordanien qui leur propose des maisons, construites par l’ONU, en échange de l’abandon de leur statut de réfugiés. Les 28 familles ne recevront pourtant jamais de titre de propriété officiel. Seth Franzman, blogueur pour le Jerusalem Post, dénonce de son côté la destruction des sites sacrés juifs de Jérusalem durant l’administration jordanienne, ainsi que le massacre de 79 médecins et infirmières juifs dans le quartier de Sheikh Jarrah, en avril 1948.
En 1967, à l’issu de la guerre des six jours, Jérusalem Est est conquis par Israel. Dés 1972, le comité des communautés séfarades et le comité Knesset Yisrael revendiquent les propriétés de Sheikh Jarrah occupées par les réfugiés palestiniens. S’en suivent alors plus de trente années d’une complexe bataille juridique qui s’est soldée par les premières expulsions de familles palestiniennes en 2008.
Pour Benny Elon, ancien ministre du tourisme israélien, il ne fait aucun doute que les maisons appartenaient à des juifs avant 1948. « Ces propriétés ont été achetées il y a plus de cent ans. […] Les revendications [des arabes] ont été reconnues comme sans fondements par tous les tribunaux qui se sont penchés sur le cas » déclarait-il en mai dernier au quotidien Arutz Sheva. De son côté le journal de gauche Haaretz relatait, en mars dernier, la découverte de documents turcs qui prouvent incontestablement que les propriétaires seraient bien... les palestiniens.
Si la bataille juridique risque de se prolonger encore quelque temps, il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, au moins quatre familles ont été expulsés de leurs maisons. « je veux bien qu’on permette aux juifs de retourner à Jérusalem, mais dans ce cas, qu’on me laisse retourner à Jaffa. » propose Najim Hanoun, expulsé de sa maison à une centaine de mètres des Ghawe. « La loi israélienne est raciste et à deux vitesses, avec des systèmes séparés pour les juifs et les arabes » s’emporte le chroniqueur Gideon Levy dans les colonnes de Haaretz.
Pour le journaliste Larry Defner du Jerusalem Post« Ces récentes expulsions […] nous rappellent que le vrai débat ne concerne pas les maisons et les zonages, mais la justice et la décence ». Mayssoun El Ghawe en appelle de son côté au soutien de l’Autorité Palestinienne. Le gouvernement palestinien se serait en effet contenté de fournir des couvertures, et de payer, quelques semaines durant, une chambre d’hôtel pour les Hanoun.
A la mairie de Jerusalem, on explique ne pas avoir à intervenir dans la bataille juridique de Sheikh Jarrah. « Ce sont des groupes privés qui doivent s’arranger entre eux. » explique Yossi Gottesman, porte parole de la municipalité. « La mairie a pu fournir un peu d’aide aux familles immédiatement après leur expulsion, mais c’est à elles de trouver un nouvel endroit où se loger. » ajoute M. Gotessman en précisant qu’une famille a refusé l’aide de la mairie.
Depuis 1967, Israel revendique Jerusalem comme sa capitale, ce que la communauté internationale refuse de reconnaître. Aujourd’hui, la majorité des ambassades, y compris celle des Etats-Unis restent à Tel Aviv. L’Autorité Palestinienne réclame de son côté que Jérusalem Est devienne la capitale d’un éventuel futur état palestinien, facteur indispensable, selon eux, à la survie économique de la Palestine.
Benny Elon déclarait en 2002 « Notre seule et unique politique pour Jérusalem, est de construire une ceinture juive de l’Est à l’Ouest ». Des propos soutenus par Benjamin Netanyahu, pour qui « les résidents de Jérusalem sont libres de vivre où ils veulent dans la ville » et pour qui « la souveraineté d’Israel sur Jérusalem ne saurait être remise en question. »
Selon l’ONU, plus de 2000 maisons palestiniennes ont été rasées dans Jerusalem Est depuis 1967, souvent en raison d’un défaut de permis de construire. L’organisation internationale, ainsi que la Croix Rouge se montrent préoccupées par la situation de ces nouveaux réfugiés, que l’autorité palestinienne n’aurait plus les moyens d’aider. « Les déplacements sont souvent suivis par une période d’instabilité et un accès limité aux service de base. L’impact sur les enfants peut être particulièrement dévastateur. » Constate le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, dans son dernier rapport sur la situation.
En août dernier, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton jugeait « profondément regrettable » l’expulsion des familles de Sheikh Jarrah, et demandait au gouvernement israélien de s’abstenir de telles actions qu’elle jugeait « provocantes », et en désaccord avec la feuille de route de 2003.
Voir en ligne : http://www.lagrandeepoque.com/LGE/I...